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  • La Langue Mama

    Mama, personnage principal du récit, est une vieille femme de plus de quatre-vingt deux ans. Elle éprouve le besoin de raconter sa vie à sa fille, Badiعa, âgée de plus de cinquante deux ans . Celle-ci, motivée, pressée de tout noter et surtout de transcrire le langage truffé de termes et d’expressions pittoresques qui disparaissent de plus en plus du patrimoine linguistique marocain, va sans cesse susciter les souvenirs de la vieille dame dont la mémoire fait rejaillir des événements inconnus à la jeune femme. C'est ainsi que Badiعa se trouve confrontée à une nouvelle écriture fruit de bilinguisme enrichi par ''La LangueMama.''  Une troisième voix va encadrer le discours des deux protagonistes de l'histoire...

    Extrait

    Quand je pense combien j’ai tricoté et cousu f’zmani (de mon temps), jour et nuit, je n’en reviens pas!, évoque Mama ré-citant عAyoucha. Une bonne femme juive qui m’aimait beaucoup, (raconte encore Mama, avec tendresse, en adoucissant sa voix), c’est elle qui m’a appris à coudre; nos enfants jouaient ensemble et allaient au lycée Mixte de Fès, tous ensemble!, sa fille Rachel a fini par épouser un musulman et a changé de prénom à l’encontre de ses parents réticents à cette union, elle s’est fait appeler رRachida; toute sa famille est partie en Palestine; y°chuinifihome li'houd darou chane ع'la rass'home (qu’ils soient morts brûlés les juifs, ils se sont trop élevés, ils ont entouré d’honneurs leurs têtes), lihoudi (le juif chez-nous), sorti du M'lla'ح,(quartier juif) ne valait pas un crachat…

    Badiعa n’aime pas entendre ce genre de clichés anti-juifs; Safi, assez Mama!!, s’exclame-t-elle…

    Le jour où on t’avait volée à moi, poursuit Mama, le jour de ton premier anniversaire, à peine tu commençais à tenir sur tes رrjilat'ت°k (piedpeti), j’ai pensé R°رbbi y°ssmé-'ح’li(que Dieu me pardonne) que c’était cette famille juive qui a commis cet acte ignoble, ce n’était pas elle; c’était chrifa L°warày°niya (madame Lwarayni) qui habitait en dessus de nous !, la femme de son fils étant stérile, elle t’a volée à moi, alors que tu suivais tes sœurs qui sont parties à l’école en laissant la porte ouverte..moi, j’étais entrain de préparer des cornes de gazelle pour ton anniversaire; j’allais flipper!, c’est عAbdel’Ilahه (Abdelilah), lla'he y°r°ح'mou wlidi l°حbib عliya l’li رتrziiit'ت fi"هh, tàare b’ع°yoooune عibad l’lla'he!, (que Dieu le tienne en sa miséricorde mon fils chéri que j’ai perdu, les esclaves de Dieu l’ont arraché à la terre avec leurs yeux)..kane kay°f°kk'هaعliya f’kouulchi (il résolvait tous mes problèmes, ou mieux traduit, dénouait tous mes nœuds); c’est lui mon fils vénéré, il est mort par le mauvais œil et la jalousie à la fleur de sa jeunesse rompue, comme ça!, par la fatalité qui m’a privée de lui, l’حamdoulla'he, machi خssara f’sidi رRebbi, (je remercie Dieu, c’est un beau cadeau adressé au divin); je ne peux que me soumettre à la réalité, à la volonté de Dieu!, ce beau fils kamèl m°kmoul, (parfait perfectionné) est digne d’être cueilli en sa fleur d’âge par son Dieu créateur!; c’est lui, mon fils qui a entrepris toutes les démarches et est allé à pied chercher ton père en Mdina, mén ح’da (depuis) (10) scinima d’l’Ampire, passant par l’Mellaحh, Jnane Eéssbile, Bab Boujloud, Tal'عa l°’Kbi'رra Bab Moulay Dr'رiss, jusqu’à قKissar'رiya d’l’Kifa'ح'...

    عreif’ti ya bniy°ti, (tu sais ma fille), quand je cite ces rues et ces places que je n’ai pas vues depuis plus d’une vingtaine d’années, depuis au fait que ton père est mort, j’éprouve énormément de nostalgie....

    Mama coupe ainsi le flux de ses rappels. Elle traverse les replis de sa mémoire, de phase en autre, par tranche d’époque dans une sorte d’an-achronie déroutante parfois. Toutefois, sa fille l’écoute intensément, sans jamais penser l’interrompre, ni commenter le récit d'une Mama lancée dans les soubresauts de sa mémoire sautillante. Elle préfère recueillir les paroles de la vieille dame tel un jet pur venant directement d’une source généreuse.

    Rien ne peut, pense Badiعa, équivaloir à ce flot miroitant, jaillissant d’un journal intime jamais écrit, ô combien long, foisonnant, sorti de la bouche d’une octogénaire motivée spontanément pour raconter sa vie depuis son enfance. La suite, il faut la susciter encore et encore. Car Mama que la maladie l'حamdoulla'he (Dieu merci) d’Alzheimer ne connait pas, prend de plus en plus l’habitude de rentrer dans un silence effarant.

    Mama reprend son récit: Oui, fayène هiya dak liyàme, (où sont partis ces jours) où je mettais ma djellaba, mon l’tham (ma voilette), prenais le bus et partais en médina faire mes courses et mes achats?..

     

    Sa nostalgie se projette en Badiعa, l'auditrice régulière qui ressent fébrilement l’acuité du récit intime et fulgurant que veut lui transmettre sa mère; elle se l’inocule telle une injection de jouvence à ressusciter.